ugdsuper.pics
À sept heures moins le quart, j'étais à genoux sur le sol d'un couloir de bureau en centre-ville. La serpillière à la main et l'odeur de javel sur moi. Non, attends. Recommençons par la fin. Hier à 23h14, j'ai reçu une notification de la Caisse d'Épargne : 9 840,00 €. Je m'appelle Nathalie Dupont. J'ai 38 ans et j'habite dans les Quartiers Nord, à Marseille. Le matin je fais le ménage dans des bureaux en centre-ville, l'après-midi je suis caissière dans la supérette du quartier. Deux contrats à temps partiel. L'un ne sait pas que l'autre existe. J'ai une fille, Manon, qui a 9 ans. Son père est parti il y a deux ans — il envoie quelque chose de temps en temps, quand ça lui convient. Entre le ménage, la caisse et les allocs de la CAF pour Manon, il me rentre un peu plus de 1 800 euros par mois. Le loyer prend 600. Ensuite l'électricité, l'eau, le gaz, le pass RTM — encore 200 et quelques qui disparaissent avant même de les voir. Les courses j'essaie de les tenir à 200, entre le Lidl et la supérette, avec la liste écrite dans le cahier de Manon. Je sais par cœur combien coûte chaque chose : les pâtes 1,09 le paquet, la sauce tomate 0,99, les œufs, le lait. J'entre, je prends ce qui est sur la liste, je sors. En fin de mois, si ça va, il me reste environ 200 euros. Pour tout le reste. Quand le compte de la Caisse d'Épargne passe sous les 50, quelque chose se serre dans ma poitrine. Le dimanche je mets la daube sur le feu à six heures du matin, avant que Manon se réveille. C'est le seul moment de la semaine où je ne pense pas aux comptes. La semaine dernière Manon m'a dit — presque à voix basse, comme si elle avait peur de demander — que son amie Inès avait commencé des cours de danse classique. « Maman, moi aussi je peux ? » 45 euros par mois. Je lui ai dit : on verra, pitchoune. Cette phrase-là. On verra. Je l'utilise quand je ne peux pas dire non mais que je n'arrive pas à dire oui. Elle le sait. On se comprend depuis qu'elle avait cinq ans, elle et moi. E